la Journée Internationale de Commémoration du Bicentenaire de l’abolition de la Traite Transatlantique des Esclaves

Allocution de Son Excellence Monsieur Denis REGIS Ambassadeur Représentant Permanent d’Haïti à l’occasion de la Journée Internationale de Commémoration du Bicentenaire de l’abolition de la Traite Transatlantique des Esclaves

New York, le 25 mars 2014

 

1.-            Il y a sept ans, l’Assemblée générale des Nations Unies décidait que le 25 mars 2007 serait la Journée internationale de commémoration du bicentenaire de l’abolition de la traite transatlantique.

2.-            La communauté internationale choisissait ainsi d’honorer la mémoire des millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés des rives de l’Afrique pour être jetés dans l’enfer des colonies d’Amérique. Elle voulait aussi du même coup rendre hommage à tous ceux qui, à travers l’histoire, se sont opposés à la traite négrière et à l’esclavage : les philosophes, les penseurs, les écrivains, les hommes politiques, les abolitionnistes, les hommes d’église ou les simples citoyens, qui ont dénoncé cette idéologie de la terreur et de la domination, basée sur des simplifications abusives, les combattants et les martyrs, qui ont tout risqué, jusqu’à leur vie, pour dénoncer cette gigantesque entreprise de déshumanisation que fut la traite négrière.

3.-            Cette année, les Nations Unies ont tenu à associer étroitement la République d’Haïti à cette commémoration en choisissant pour thème « Victoire sur l’esclavage : Haïti et au-delà ». Nous sommes heureux de cette distinction. Et, je tiens, au nom du gouvernement et du peuple haïtiens, à remercier les Nations Unies et les organisateurs de cette Journée de cette haute marque de considération à l’égard d’un pays, dont l’un des titres de noblesse est d’avoir, le premier, donné au système esclavagiste le coup de boutoir qui allait lui être fatal. C’était en 1804, il y a aujourd’hui 210 ans.

4.-            L’hommage qui est rendu à Haïti s’adresse, tout d’abord aux premiers résistants, aux « marrons de la liberté » qui, dès le 16e siècle, ont signifié leur refus du système esclavagiste. Il s’étend ensuite à ceux qui reprirent le flambeau en 1791, du précurseur de l’indépendance, Toussaint Louverture, aux pères fondateurs de la patrie, Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe et Alexandre Pétion, en passant par les héros anonymes d’une guerre de libération épique qui, pour la première fois dans l’histoire, culmina dans le triomphe d’une armée d’esclaves - ces « va-nu-pieds superbes » - issus de la traite négrière, sur leurs oppresseurs.

5.-            Pour la République d’Haïti, cet hommage des Nations Unies revêt une dimension symbolique indéniable.

6.-            En effet, l’indépendance d’Haïti, à l’orée du 19e siècle, était en soi un défi lancé à l’ordre international d’alors, fondé sur la traite des esclaves, donc sur le double asservissement, économique et psychologique, de l’homme noir, voué au travail de force, ravalé au rang d’une marchandise parmi d’autres, avec tout ce que cela comporte de préjugés raciaux, de mépris, d’iniquités, d’injustices et d’oppression.

7.-            Mais, plus qu’ « un défi et une anomalie » aux yeux des puissances métropolitaines, Haïti avait ouvert une brèche profonde dans le système des valeurs dominantes de l’époque et signifiait au monde, avec éclat, la caducité et la condamnation du système esclavagiste. L’indépendance d’Haïti, en 1804, a donc été un puissant élan initial. Dans la foulée, la Grande Bretagne et l’Amérique abolirent la traite négrière transatlantique en 1807. La France, pour sa part, devait mettre fin à l’esclavage en 1848 et les États-Unis en 1865.

8.-            En remettant en question les fondements même d’un ordre international qui justifiait l’asservissement de l’homme par l’homme en raison de la pigmentation de sa peau et de sa nuance épidermique, en inscrivant dans le réel les principes de la première Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, la Révolution haïtienne a contribué, incontestablement, à « forger les concepts universels d’humanité », selon le mot magnifique de Monsieur Amadou Mahtar M’Bow.

9.-            En ce sens, la Révolution haïtienne de 1804, « plus humaine et plus grandiose que celle de 1776 », selon la remarque d’Abel Nicolas Léger, aura marqué un tournant important dans l’histoire. Tout au long du 19e et du 20e siècles, elle servira d’inspiration, de référence et de modèle à bien de mouvements nationaux en lutte pour l’émancipation et l’indépendance, en Amérique latine, dans les Caraïbes, sur le continent africain. Elle aura contribué, en définitive, à l’avènement d’un nouvel ordre moral, fondé sur la reconnaissance et la dignité de l’homme et la fondation du contrat social sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité réelles entre les hommes et les races, sans distinction d’aucune sorte.

10.-         L’apport d’Haïti à l’universalisation de la notion des droits de l’homme demeure à jamais gravé dans les annales de l’histoire. D’éminents historiens n’ont pas hésité d’ailleurs à appeler la Révolution haïtienne « la tierce révolution », qu’ils classent, avec la Révolution américaine de 1776 et la Révolution française de 1789 parmi les trois temps forts de cette époque charnière, qui a vu basculer l’ordre ancien et émerger un monde nouveau.

11.-         Cette « singularité » haïtienne mérite assurément d’être mieux connue et reconnue. Et, c’est tout à l’honneur des Nations Unies d’avoir bien voulu rendre à Haïti, à l’occasion du 210e anniversaire de son indépendance, cet hommage éclatant, dont le peuple haïtien et son gouvernement lui savent particulièrement gré.

12.-         L’histoire de la fin du commerce des esclaves demande à être racontée ici, aux Nations Unies, rappelait fort justement notre Secrétaire général, Monsieur BAN Ki-moon, le 1er mars 2007.

13.-         Je ne peux manquer ici d’associer à ce titre d’hommage les pays frères de la CARICOM qui ont pris une part active et décisive à la commémoration de cette Journée. Comme Haïti, ils ont partagé une même communauté d’asservissement et de destin qui les a rendus plus sensibles et plus attentifs à tous les combats et à toutes les luttes en faveur du droit, de l’équité, de la justice et du respect de l’éminente dignité de la personne humaine.

14.-         Je salue à sa juste valeur « l’Arche du Retour », ce Mémorial permanent pour les victimes de l’esclavage, érigée pour marquer la tragédie de la traite transatlantique, dévoilée ici aux Nations Unies le 23 septembre dernier. Due au talent de Rodney Léon, architecte d’origine haïtienne, cette magnifique structure a remporté le concours international auquel 83 pays ont participé et 310 propositions examinées. Je remercie l’UNESCO, le Département de l’Information des Nations Unies, les pays de la CARICOM, en particulier le Président du Comité du Mémorial permanent, ainsi que les pays de l’Union africaine qui ont piloté, encouragé et encadré ce projet. L’architecte Rodney Léon a droit à nos chaleureuses félicitations et à notre profonde reconnaissance.

15.-         Au-delà d’un simple devoir de mémoire, cette Journée internationale nous rappelle que la protection des droits de l’homme, qui est au cœur même de la mission de l’Organisation des Nations Unies, est un combat toujours recommencé jamais achevé, et que la lutte contre l’esclavage, sous ses formes nouvelles, exige une action vigilante, soutenue et déterminée de la part de la communauté internationale.

16.-         Nombreux sont encore les défis qui nous interpellent. Aujourd’hui, des millions de personnes sont malheureusement victimes du travail forcé dans le monde. L’extrême pauvreté et la précarité demeurent le lot de centaines de millions d’autres à travers la planète. Le recrutement forcé d’enfants-soldats, la traite des êtres humains, entre autres, sont quelques-unes des formes d’exploitation abjecte, toujours présentes, que la conscience universelle réprouve. Les séquelles de l’esclavage sont au cœur de situations d’inégalité sociale et économique criantes, d’intolérance et de racisme, parfois institutionnalisé, dont souffrent de nos jours encore, dans plusieurs régions du monde, des personnes ou des collectivités d’ascendance africaine.

17.-         Cette Journée de commémoration doit donc être celle d’une réflexion commune sur le chemin parcouru depuis 1807, et de la sensibilisation aux dangers toujours actuels du racisme et à l’impératif d’une coopération accrue de la communauté internationale, pour parvenir à la victoire finale sur toutes les manifestations modernes d’asservissement et de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Je vous remercie.

Comments are closed.